[En raison d'une poursuite en diffamation, Le sottisier de l'édition doit surseoir à toutes ses activités. À mon grand étonnement, cette action en justice survient tandis que Le sottisier se voit offrir de collaborer à diverses publications.]
[Le sottisier de l'édition se propose de vous raconter quelques aventures inédites ayant eu lieu dans le monde original de l'édition. À cette adresse, deledition@hotmail.fr, Le sottisier garde en consigne chacune de vos pensées.]
Lao-tseu disait qu'« il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir lorsqu’il est plein ». Toutefois, pour l'écrivain que nous appellerons Baptiste Lenom, qui, pour abréger, a connu les éloges des critiques les plus austères, qui s'est exprimé aux tribunes les plus convoitées, qui a reçu nombre d'honneurs, peut-être pas tous, mais certains des plus flatteurs à ses yeux, pour lui, de se trouver insensiblement relayé dans l'ombre, de bientôt pouvoir compter les années depuis que son nom a paru dans le moindre journal, cela ne diffère pas tellement de ressentir les pelletées de terre qui pourraient s'accumuler une à une sur le corps d'un individu que l'on a par erreur déclaré mort. La situation s'appesantit davantage quand sa fidèle maison d'édition repousse les derniers ouvrages qu'il lui propose, alléguant un « timing inopportun », et quand, dans les mois subséquents, avortent ses tentatives pour nouer des relations avec d'autres éditeurs.
Trêve de pathétisme! Baptiste Lenom se retire dans une vie plus sobre, moins à l'affût des apparitions médiatiques. Il écrit. Il écrit longtemps. Il va au fond des choses. Après des années de ce régime, un jour, en fin de soirée, il met à la poste un manuscrit sur la page couverture duquel il note : « Il est tard. Pas encore mangé. Tout relu aujourd'hui. Apporté quelques dernières corrections, mais il faudrait en apporter bien d'autres encore. Serait peut-être mieux que tu ne le lises pas. Sans doute loin de tes champs d'intérêt, de tes préoccupations, de... d'une multitude d'autres raisons qui devraient enfin me convaincre de l'abandonner au fond d'une corbeille. Tes conseils me seront utiles : dis-moi ce que je dois en faire... »
Et l'ami de répondre : « Quelle magnifique réflexion sur l'écriture! » Parmi les autres commentaires gribouillés par cet ami au fil des pages, mettons en relief ceux-ci : « on sent la porté quasi ontologique de chaque formule percutante », « les chapitres portent une telle amplitude qu'on se surprend qu'ils tiennent en si peu de pages – effet de concision ample qui donne sa force à l'intrigue romanesque », et « fin renversante qui pose la paradoxale relation entre jour et nuit, rêve et réalité, fiction et vie ».
Encouragé, Baptiste Lenom étend le cercle de ses lecteurs intimes. On lui écrit : « ce manuscrit m'a procuré un réel plaisir de lecture. J'ai savouré le drame, la nature rebelle et l’élan vital du personnage ». On s'exclame : « Quel beau message d'espoir pour ceux qui ont touché les bras de l'enfer! » On établit des pronostics : « Sans vouloir être trop ésotérique, j'ai des vibrations de succès pour ce roman. Les gens vont se l'arracher... » Et l'on résume : « C'est une œuvre encore plus riche et achevée que toutes celles que tu as publiées ».
Dans l'esprit durablement froissé de Baptiste Lenom, il est malaisé de faire la différence entre les commentaires complaisants et l'enthousiasme légitime, impossible de ne pas s'emballer avec modération et apparemment tout à fait sain de s'adonner aux rêveries les plus lénifiantes, sinon aux fantasmes de retour triomphal. Puis, aiguillé dans cette direction par un article du Monde intitulé « Renaissance québécoise, Le nouveau dynamisme des éditions canadiennes francophones », l'auteur se dit qu'il doit recommencer au bas de l'échelle, et quoi de mieux que d'effectuer son retour depuis ce que trop d'intellectuels français disqualifient encore d'emblée telle une cinquième division de l'édition francophone, le Canada. Dans la vague stratégie de Baptiste Lenom, il n'y a aucune trace des clichés reliés aux grands espaces, aux aurores boréales et à la simplicité des mœurs, mais tout de même, il est persuadé que, « là-bas », ils parviendront à séparer le bon grain de l’ivraie.
En dépit des masses de renseignements auxquels j'ai accès, des notes que je prends lors de mes conversations avec Baptiste Lenom, j'ignore à ce jour de quelle manière il s'est présenté aux éditeurs canadiens. Quant au manuscrit, deux d'entre ces éditeurs ne parviennent même pas à identifier le genre auquel celui-ci appartient. « Ce sont des extraits de romans », écrit l'un, « et nous ne publions pas d'extraits ». Il est vraisemblable que la « concision ample » des chapitres sème une égale confusion chez l'éditeur suivant. « Votre manuscrit n'est pas sans intérêt », répond ce dernier, « mais la forme que vous avez adoptée est trop morcelée. En fait, ce roman est plus un recueil de nouvelles qu'un roman proprement dit. Or, nous publions que très rarement des recueils de nouvelles, car ils ne se vendent pas ».
Tout à coup, moment de bonheur, il obtient un rapport d'évaluation positif insistant sur « la qualité de l'écriture », une langue « nette et concise », des personnages « bien découpés », des dialogues « bien faits et réduits au minimum », une histoire « fort bien structurée », un manuscrit « qui sort complètement de l'ordinaire », avec « audace », et une fin « d'autant plus plus [sic] forte qu'elle est inattendue ». Mais peut-être moins inattendue que la prochaine lettre du même éditeur qui revient sur le rapport favorable en ajoutant que « parmi la trentaine de manuscrits que nous jugeons susceptibles d'être publiés, il nous a fallu faire des choix. Votre manuscrit n'a malheureusement pas été retenu ».
Ensuite est transmis à notre auteur un curieux message. Au mépris d'un rapport de lecture taxant le manuscrit de « plutôt inaccessible », de « très exigeant », d'« agaçant d'un point de vue formel », jugeant « que l'on doit d'abord admettre qu'il s'agit d'une expérimentation ludique et, donc, accepter la part de tâtonnements qui lui est conséquente », et qu'il « s'adresse davantage à l'esprit qu'au cœur », un rapport qui suggère au bout du compte « de retravailler la partie narrative, de l'élargir, de lui fournir des éléments de décor plus domestiques [!], plus aptes à favoriser l'identification du lecteur », l'un des éditeurs prétendument responsables de la « renaissance québécoise » termine son message, rallongé en vain par des considérations sur le processus éditorial, en écrivant : « Compte tenu des points positifs soulignés, je l'enverrai donc en deuxième lecture bientôt ». Nul besoin de préciser que l'auteur ne recevra plus aucune nouvelle de cet éditeur.
Enfin parvient à Baptiste Lenom une plus sérieuse rebuffade, une sorte de leçon définitive, sans appel. En effet, un ultime éditeur lui adresse une longue épître truffée de citations d'Hemingway et de Klein, mais surtout de Duras et de Lacan. Pour sa part, l'éditeur hurle presque au travers du papier ce qu'il exige de ses auteurs : « qu'ils se servent de l'écriture pour en apprendre sur eux-mêmes, et par ricochet en apprendre au lecteur. Ce qui n'est manifestement pas votre cas ». Puis il exécute une subtile pirouette dans le but d'affirmer : « ne vous méprenez pas sur mes intentions. Le vécu ne m'intéresse pas. Je suis de l'avis de Cocteau qui disait qu'on doit mentir pour dire la vérité ». Il relève au passage un fragment du manuscrit qu'il mésinterprète et avec lequel il semble vouloir se flageller : « Contrairement à vous, je crois que le sofa donne beaucoup à la connaissance de soi, m'étendant moi-même sur un divan trois fois par semaine depuis bientôt trois ans, je sais de quoi je parle (enfin, un peu) ». Il conclut en estimant que « votre projet a de la valeur, mais pas pour nous. Il y a véritablement incompatibilité avec nous. » Essayez untel et untel, continue-t-il en mentionnant les noms de maisons d'édition populaires. « Des trucs comme ça, ça leur plaira, j'en suis sûr. »
De cette aventure canadienne, faut-il conclure que la cécité des éditeurs est également répandue dans tous les pays du monde ou que les amis de Baptiste Lenom auraient dû se montrer plus sévères à son égard? Avec Pétrone, il est permis d'en rire et de penser qu'« il est plus avantageux de se fourbir le membre plutôt que le génie », et avec Lao-tseu, de chercher « la voie de la vertu » plutôt que celle de la dérision : « lorsqu’on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à l’écart », anonymat auquel songe Baptiste Lenom, et qui présente la commodité de pouvoir se consacrer à son œuvre sans déranger personne.
