le sottisier de l'édition's Blog
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La 5e division de l'édition?
[En raison d'une poursuite en diffamation, Le sottisier de l'édition doit surseoir à toutes ses activités. À mon grand étonnement, cette action en justice survient tandis que Le sottisier se voit offrir de collaborer à diverses publications.][Le sottisier de l'édition se propose de vous raconter quelques aventures inédites ayant eu lieu dans le monde original de l'édition. À cette adresse, deledition@hotmail.fr, Le sottisier garde en consigne chacune de vos pensées.]Lao-tseu disait qu'« il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir lorsqu’il est plein ». Toutefois, pour l'écrivain que nous appellerons Baptiste Lenom, qui, pour abréger, a connu les éloges des critiques les plus austères, qui s'est exprimé aux tribunes les plus convoitées, qui a reçu nombre d'honneurs, peut-être pas tous, mais certains des plus flatteurs à ses yeux, pour lui, de se trouver insensiblement relayé dans l'ombre, de bientôt pouvoir compter les années depuis que son nom a paru dans le moindre journal, cela ne diffère pas tellement de ressentir les pelletées de terre qui pourraient s'accumuler une à une sur le corps d'un individu que l'on a par erreur déclaré mort. La situation s'appesantit davantage quand sa fidèle maison d'édition repousse les derniers ouvrages qu'il lui propose, alléguant un « timing inopportun », et quand, dans les mois subséquents, avortent ses tentatives pour nouer des relations avec d'autres éditeurs.Trêve de pathétisme! Baptiste Lenom se retire dans une vie plus sobre, moins à l'affût des apparitions médiatiques. Il écrit. Il écrit longtemps. Il va au fond des choses. Après des années de ce régime, un jour, en fin de soirée, il met à la poste un manuscrit sur la page couverture duquel il note : « Il est tard. Pas encore mangé. Tout relu aujourd'hui. Apporté quelques dernières corrections, mais il faudrait en apporter bien d'autres encore. Serait peut-être mieux que tu ne le lises pas. Sans doute loin de tes champs d'intérêt, de tes préoccupations, de... d'une multitude d'autres raisons qui devraient enfin me convaincre de l'abandonner au fond d'une corbeille. Tes conseils me seront utiles : dis-moi ce que je dois en faire... »Et l'ami de répondre : « Quelle magnifique réflexion sur l'écriture! » Parmi les autres commentaires gribouillés par cet ami au fil des pages, mettons en relief ceux-ci : « on sent la porté quasi ontologique de chaque formule percutante », « les chapitres portent une telle amplitude qu'on se surprend qu'ils tiennent en si peu de pages – effet de concision ample qui donne sa force à l'intrigue romanesque », et « fin renversante qui pose la paradoxale relation entre jour et nuit, rêve et réalité, fiction et vie ».Encouragé, Baptiste Lenom étend le cercle de ses lecteurs intimes. On lui écrit : « ce manuscrit m'a procuré un réel plaisir de lecture. J'ai savouré le drame, la nature rebelle et l’élan vital du personnage ». On s'exclame : « Quel beau message d'espoir pour ceux qui ont touché les bras de l'enfer! » On établit des pronostics : « Sans vouloir être trop ésotérique, j'ai des vibrations de succès pour ce roman. Les gens vont se l'arracher... » Et l'on résume : « C'est une œuvre encore plus riche et achevée que toutes celles que tu as publiées ».Dans l'esprit durablement froissé de Baptiste Lenom, il est malaisé de faire la différence entre les commentaires complaisants et l'enthousiasme légitime, impossible de ne pas s'emballer avec modération et apparemment tout à fait sain de s'adonner aux rêveries les plus lénifiantes, sinon aux fantasmes de retour triomphal. Puis, aiguillé dans cette direction par un article du Monde intitulé « Renaissance québécoise, Le nouveau dynamisme des éditions canadiennes francophones », l'auteur se dit qu'il doit recommencer au bas de l'échelle, et quoi de mieux que d'effectuer son retour depuis ce que trop d'intellectuels français disqualifient encore d'emblée telle une cinquième division de l'édition francophone, le Canada. Dans la vague stratégie de Baptiste Lenom, il n'y a aucune trace des clichés reliés aux grands espaces, aux aurores boréales et à la simplicité des mœurs, mais tout de même, il est persuadé que, « là-bas », ils parviendront à séparer le bon grain de l’ivraie.En dépit des masses de renseignements auxquels j'ai accès, des notes que je prends lors de mes conversations avec Baptiste Lenom, j'ignore à ce jour de quelle manière il s'est présenté aux éditeurs canadiens. Quant au manuscrit, deux d'entre ces éditeurs ne parviennent même pas à identifier le genre auquel celui-ci appartient. « Ce sont des extraits de romans », écrit l'un, « et nous ne publions pas d'extraits ». Il est vraisemblable que la « concision ample » des chapitres sème une égale confusion chez l'éditeur suivant. « Votre manuscrit n'est pas sans intérêt », répond ce dernier, « mais la forme que vous avez adoptée est trop morcelée. En fait, ce roman est plus un recueil de nouvelles qu'un roman proprement dit. Or, nous publions que très rarement des recueils de nouvelles, car ils ne se vendent pas ».Tout à coup, moment de bonheur, il obtient un rapport d'évaluation positif insistant sur « la qualité de l'écriture », une langue « nette et concise », des personnages « bien découpés », des dialogues « bien faits et réduits au minimum », une histoire « fort bien structurée », un manuscrit « qui sort complètement de l'ordinaire », avec « audace », et une fin « d'autant plus plus [sic] forte qu'elle est inattendue ». Mais peut-être moins inattendue que la prochaine lettre du même éditeur qui revient sur le rapport favorable en ajoutant que « parmi la trentaine de manuscrits que nous jugeons susceptibles d'être publiés, il nous a fallu faire des choix. Votre manuscrit n'a malheureusement pas été retenu ».Ensuite est transmis à notre auteur un curieux message. Au mépris d'un rapport de lecture taxant le manuscrit de « plutôt inaccessible », de « très exigeant », d'« agaçant d'un point de vue formel », jugeant « que l'on doit d'abord admettre qu'il s'agit d'une expérimentation ludique et, donc, accepter la part de tâtonnements qui lui est conséquente », et qu'il « s'adresse davantage à l'esprit qu'au cœur », un rapport qui suggère au bout du compte « de retravailler la partie narrative, de l'élargir, de lui fournir des éléments de décor plus domestiques [!], plus aptes à favoriser l'identification du lecteur », l'un des éditeurs prétendument responsables de la « renaissance québécoise » termine son message, rallongé en vain par des considérations sur le processus éditorial, en écrivant : « Compte tenu des points positifs soulignés, je l'enverrai donc en deuxième lecture bientôt ». Nul besoin de préciser que l'auteur ne recevra plus aucune nouvelle de cet éditeur.Enfin parvient à Baptiste Lenom une plus sérieuse rebuffade, une sorte de leçon définitive, sans appel. En effet, un ultime éditeur lui adresse une longue épître truffée de citations d'Hemingway et de Klein, mais surtout de Duras et de Lacan. Pour sa part, l'éditeur hurle presque au travers du papier ce qu'il exige de ses auteurs : « qu'ils se servent de l'écriture pour en apprendre sur eux-mêmes, et par ricochet en apprendre au lecteur. Ce qui n'est manifestement pas votre cas ». Puis il exécute une subtile pirouette dans le but d'affirmer : « ne vous méprenez pas sur mes intentions. Le vécu ne m'intéresse pas. Je suis de l'avis de Cocteau qui disait qu'on doit mentir pour dire la vérité ». Il relève au passage un fragment du manuscrit qu'il mésinterprète et avec lequel il semble vouloir se flageller : « Contrairement à vous, je crois que le sofa donne beaucoup à la connaissance de soi, m'étendant moi-même sur un divan trois fois par semaine depuis bientôt trois ans, je sais de quoi je parle (enfin, un peu) ». Il conclut en estimant que « votre projet a de la valeur, mais pas pour nous. Il y a véritablement incompatibilité avec nous. » Essayez untel et untel, continue-t-il en mentionnant les noms de maisons d'édition populaires. « Des trucs comme ça, ça leur plaira, j'en suis sûr. »De cette aventure canadienne, faut-il conclure que la cécité des éditeurs est également répandue dans tous les pays du monde ou que les amis de Baptiste Lenom auraient dû se montrer plus sévères à son égard? Avec Pétrone, il est permis d'en rire et de penser qu'« il est plus avantageux de se fourbir le membre plutôt que le génie », et avec Lao-tseu, de chercher « la voie de la vertu » plutôt que celle de la dérision : « lorsqu’on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à l’écart », anonymat auquel songe Baptiste Lenom, et qui présente la commodité de pouvoir se consacrer à son œuvre sans déranger personne. -
Les agents, prédateurs de nos lettres...
[Cette semaine, j'ai rencontré certaines embûches technologiques. En fait, j'ai été retardé par la recherche d'un moyen efficace, mais qui ne vous infligerait aucun abonnement, aucune fastidieuse inscription, de recueillir et d'afficher vos commentaires – il suffit de consulter ce que l'on nomme à présent la blogosphère pour constater qu'un blogue sans commentaires est un blogue impopulaire, ce qui aujourd'hui désigne un blogueur ayant échoué. J'étais sur le point d'adopter une solution qui m'aurait imposé des contorsions informatiques et qui aurait exigé de vous un détour par un autre site quand dans mes papiers je suis tombé sur une citation de Nietzsche qui, il y a moins de cent vingt-cinq ans, écrivait : « En ce siècle des impressions rapides et superficielles, le livre le plus dangereux n’est pas dangereux : il s’adresse aux cinq ou six esprits qui sont assez profonds. D’ailleurs... qu’importe, qu’il aide à détruire ce temps! » Étant donné que vous m'envoyez déjà vos commentaires à cette adresse, deledition@hotmail.fr, je préfère ne rien y changer et je garde en consigne chacune de vos pensées.]Alors, je me décide enfin, pour ma chronique hebdomadaire, à vous relater les déboires de Philippe Cobain, cet écrivain confirmé dont l'agent – prédateur de nos lettres qui aide à faire carrière – paraît inutilement trop sincère. Pour des raisons qu'il préfère ne pas divulguer trop ouvertement, quoiqu'il ne répugne pas à s'épancher à mots couverts, naturellement titillé par l'idée que la personne concernée soit mise en face de ses erreurs, monsieur Cobain se cherche un nouvel éditeur. Car le précédent, un brin dilettante et préoccupé de son apparente réussite bien plus que de l'intérêt de ses auteurs, est dépourvu des qualités susceptibles d'ouvrir un vaste lectorat à ce roman qui marquera un tournant dans l'œuvre de Cobain et avec lequel il compte faire œuvre de pionnier, rien de moins.Curieux homme que cet agent, qui pour garder le haut du pavé n'hésite pas à user de franchise. Lorsque Philippe Cobain le joint enfin sur son portable, question d'obtenir des précisions sur les déjà longues tractations du soi-disant prédateur, celui-ci rapporte que le premier éditeur contacté s'est dit ravi de prendre connaissance du nouvel opus. Il y a rencontré beaucoup de bonnes choses, un ton, une atmosphère, du style. D'évidence, le talent de Philippe Cobain ne tarit pas. Tout de même, il a trouvé l'ouvrage d'un intérêt irrégulier et d'une longueur excessive relativement à la matière de son histoire. À son avis, continue d'expliquer le sincère agent ne redoutant guère de froisser la vanité de notre auteur avéré, il y a un défaut de rythme et de composition, auquel Philippe Cobain n'a peut-être pas prêté attention. Et c'est affaire de contenu et non seulement de forme : l'accumulation de réflexions et d'anecdotes ne fait pas un roman. Pour ces raisons, semble-t-il, l'ouvrage manque de la tension et du souffle que ses qualités certaines ne peuvent seules lui conférer. Cela dit, la porte n'est pas complètement fermée puisque l'éditeur affirme qu'il lira avec intérêt les prochains manuscrits de monsieur Cobain, qui sauront probablement éveiller en lui, notez-le bien, l'enthousiasme et la conviction nécessaires pour envisager une publication.Des semaines plus tard, sans nouvelles de son agent, l'auteur établi réussit à contourner la secrétaire et la boîte vocale du chasseur émérite pour se faire dire une fois de plus sans trop de ménagement que le deuxième éditeur sur la liste a accepté avec bonheur de recevoir le manuscrit auquel il reconnaît de grandes qualités stylistiques, une brillance de la phrase, une élégance de la voix, mais que ce ne sont pas là des qualités qu'il recherche dans un écrivain [hum... qu'en penserait Buffon de nos jours?]. Cet éditeur croit simplement ne pas avoir d'affinités avec le roman de Philippe Cobain. Il n'a pas éprouvé, objectivement, de plaisir à lire ce manuscrit qui souffre, à ses yeux, d'un excès d'écriture par rapport à une trame qui ne le convainc pas davantage.Grande première, dans les jours qui suivent, l'agent lui-même contacte notre auteur qui déprime quelque peu, mais qui sur le coup des civilités affables de l'agent reprend espoir, puis qui perd contenance lorsqu'il entend l'avis du troisième éditeur. Le manuscrit porte une extrême attention au style, ce qui stricto sensu n'a rien d'un défaut et devrait même pour certains éditeurs constituer une ligne de force, mais pour sa part, le troisième éditeur en garde une impression de lecture presque réfrénée qui, notez-le une fois de plus, ne l'a pas convaincu.Et voilà que Philippe Cobain s'emporte, il hurle que pour les uns c'est l'enthousiasme, pour les autres c'est la conviction, qu'étymologiquement, « être possédé d'un dieu et vaincre avec soi », ce sont deux qualités qui font manifestement défaut à ces éditeurs mais qui l'animent, lui, qui imprègnent de bout en bout son manuscrit et que c'est à l'agent, justement, de les communiquer, de les inculquer au besoin, plutôt que de toujours répéter le même topo, différent de la médecine des lettres types, certes, et de la ligne éditoriale propre à chacun de ces marchands de feuilletons, mais que s'il ne voulait pas désormais passer pour un charognard plutôt qu'un requin, il ferait mieux d'obtenir sous peu des résultats probants... et de la sorte se poursuit la diatribe sans élégance particulière de l'écrivain qui a déjà connu le succès.« Ce n’est pas assez d’apporter une doctrine : encore faut-il modifier les hommes de force, pour qu’ils l’acceptent! » C’est ce que Nietzsche, lui-même et toujours lui, avait fini par comprendre. Philippe Cobain y parvient d'une certaine façon, ce qui motive son agent à lui téléphoner à deux reprises le lendemain, une fois le matin, une fois l'après-midi, afin de lui annoncer l'aboutissement de ses plus récentes démarches, et peut-être la conclusion, sinon de l'entente espérée, du moins de leur propre entente. En effet, coup sur coup, deux éditeurs lui ont sèchement signifié que, dans les mots de l'un, la maison ne prenait pas de manuscrits en lecture en ce moment et, dans les mots de l'autre, le programme d'édition était actuellement complet. Par ailleurs, peu de temps après, l'ancien éditeur de notre écrivain ne trouvant pas preneur annonce que, pour des raisons avant tout personnelles, il se retire des affaires. -
Des encouragements conflictuels
[La semaine dernière, je vous ai parlé de refus, de lettres types et d'écrivaillons voués à l'échec. J'ai aussi promis de vous parler d'une voix tonitruante mais féminine, ce qui est rare dans l'univers de la littérature française d'outre-Méditerranée. Nous l'avons nommée Isabelle Messadié et nous avons dévoilé qu'elle a réussi à percer le mur de l'édition, tant et si bien que d'indulgents directeurs littéraires lui ont prodigué d'éclairants conseils.]
On ne doutera pas qu'Isabelle Messadié connaisse également son lot de refus dépersonnalisés. Et puisqu'elle fait partie d'une génération qui bourlingue, à maintes reprises elle convainc des éditeurs de recevoir son manuscrit par courrier électronique, ce à quoi ils s'opposent d'habitude quasi unanimement. Mais quelle n'est pas sa surprise de trouver un jour dans sa boîte de réception un message dont l'objet est « votre manuscrits » [sic], message provenant des Éditions du Seuil et dont le seul contenu est une pièce jointe au format Word, intitulée FORMULE 1, et qui s'avère la lettre type elle-même, vierge, tous les champs, auteur, date, titre, etc., entre guillemets, à la disposition d'Isabelle. L'employé subalterne qui a commis la bourde s'en rend peut-être compte trois jours plus tard. Notre jeune auteure reçoit alors un deuxième message ayant pour objet « réponse » et pour contenu [intentionnel?] la seule et même pièce jointe...
Sur le point de perdre espoir, Isabelle Messadié découvre dans la boîte à lettres de son unique adresse fixe, chez un ami, cette curieuse missive : « Votre manuscrit vient d'être refusé. L'expérience est désagréable. Nous sommes désolés que la maison d'édition n'ait pas accepté le fruit de votre travail de longue haleine. Nous croyons cependant que votre œuvre, comme toute œuvre, vaut la peine d'être conservée ne serait-ce que pour références, consultations et sauvegarde de notre patrimoine littéraire. Nous estimons que votre manuscrit, tout comme ceux de Jules Vernes, Virginia Woolf ou d'Albert Camus, sera peut-être un jour redécouvert. Voilà pourquoi la médiathèque de [...] a mis sur pied un projet [...] », et ainsi de suite, lettre qu'elle relit plusieurs fois en essayant de se convaincre qu'il s'agit d'un canular, se répétant avec dépit et dérision qu'elle est, à l'image de Zarathoustra, cette femme prédestinée « qui détermine les valeurs pour des millénaires ».
Bientôt cependant, et sans doute en raison de son approche de bourlingueuse correspondant depuis Saint-Pétersbourg, Phnom Penh ou Bénarès, comme elle est parvenue à entrer en communication avec de véritables représentants de maisons d'édition, elle se met à recevoir de véritables réponses, non moins négatives, mais que l'on pourrait presque tenir pour des conseils. Par exemple, ici, on lui suggère d'étirer la sauce : « Malgré une volonté très nette de faire de l'action un immense symbole, l'ensemble ne nous est pas apparu assez long et assez achevé pour être publié dans l'une de nos collections ». Là, tout en faisant une erreur dans l'orthographe de son nom, on lui recommande vraisemblablement une écriture moins abstraite : « L'intention est fort louable. L'effort de recheche [sic] esthétique est notable. Mais la quête qui constitue le coeur de ce roman restera indéfinie, le parcours flou, les motifs obscurs, les personnages fantômatiques [sic], l'univers inconsistant, les effets inadéquats, les pistes trop faiblement suggérées, les articulations logiques ne sont pas assez franches, l'architectonique pas assez définfie [sic], et le résultat général demeure celui d'un auteur lui-même confus quant au contenu de son texte ».
Impression globale plus ou moins confirmée par le rapport de lecture d'un autre éditeur pour lequel ce roman « ne manque pas d'atouts. La langue est poétique et limpide, le style original. Vous parvenez à nous plonger dans un univers onirique tout à fait à part. L'imagination gouverne ce texte regorgeant de trouvailles surprenantes. Il y règne une atmosphère d'étrangeté qui envoûte. Mais [puisqu'il doit y avoir un mais] étrangeté ne doit pas rimer avec opacité. Le mystère est tant travaillé que le sens échappe presque totalement ».
Encore qu'un autre éditeur lui reproche précisément un manque de fignolage : « Sa structure et son écriture nous ont en effet semblé insuffisamment maîtrisées. La complexité exige une grande rigueur... » Et le suivant, un manque d'imagination flagrant : « nos lecteurs ont en effet estimé votre écriture trop artificielle et la façon dont vous traitez votre sujet sans véritable originalité ». Sur le coup, Isabelle se dit que son travail est tellement vain, tellement intime et dénué d'intérêt pour tous, tellement inutile pour l'ensemble du monde que personne d'autre ne se soucie qu'il soit bien fait ou qu'il n'existe pas du tout. Son travail n'a pas même la valeur d'une paire de souliers. Personne n'a besoin de son manuscrit alors que chacun a besoin de souliers.
Isabelle, qui a bien des fois reçu des compliments sur divers sujets, qui a de temps à autre essuyé des critiques non dissimulées, ne s'habitue pas toutefois aux assauts continuels de ces remarques irritantes, même lorsqu'elles se voilent de bons mots tels « votre manuscrit n'est pas sans qualités. La langue est impeccable, ce qui est fort rare aujourd'hui. L'idée en est tout à fait intéressante et originale. Mais nous croyons que la structure actuelle de votre récit-essai est trop complexe, du moins pour le genre de publication que nous favorisons. Il faudrait, à notre humble avis, simplifier et simplifier, pour rendre la lecture moins ardue et pour qu'on y trouve un réel plaisir, ce qui n'est certes pas interdit ni impossible ici ». De toute façon, se convainc Isabelle, qui tente de ne pas céder au désespoir en penchant du côté de la mégalomanie, les éditeurs français auraient aussi refusé Ulysse de Joyce, Le bruit et la fureur de Faulkner...
Écriture limpide ou artificielle? Texte regorgeant de trouvailles surprenantes ou sans véritable originalité? Manuscrit pas assez achevé ou trop travaillé? Isabelle s'applique à ne pas considérer de telles contradictions comme le propre de son œuvre, mais plutôt comme l'apanage du monde éditorial, où toutes les contradictions vivent ensemble. Le dernier mot appartiendra-t-il à ce directeur littéraire alléguant un « encombrement stylistique qui affecte le tissage du texte. Cela nous donne un texte [bis] qui souffre d'enflure au niveau des qualificatifs et des métaphores, et sa lecture en est affaiblie. Je crois que vous devriez reviser votre projet en ce sens avant de le soumettre à un autre éditeur ». Ou bien reviendra-t-il à celui qui invoque « principalement un lectorat très difficile à cerner pour cet ouvrage » qu'il qualifie « d'essai, de fable, de compendium, et de récit, une multiplicité d'étiquettes qui rend plus compte de la difficulté du genre que d'une évidente efficacité [!] d'écriture. » Hé non, le fin mot résiderait peut-être chez l'éditeur qui accepte avec ravissement le manuscrit éveillant chez lui des réminiscences de Beckett, de Kafka et de Blanchot.
[Et maintenant j'hésite à choisir le thème de mon prochain billet. Je me demande s'il serait mieux de vous entretenir d'un écrivain confirmé dont l'agent – oui, l'un de ceux que l'on juge parfois comme les nouveaux prédateurs de nos lettres – paraît inutilement trop sincère, ou d'un écrivain déchu qui après sa traversée du désert veut tenter un coup d'éclat...]
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Une correspondance douloureuse
[Enfin, après quelques heures de tâtonnement qui ont servi à me familiariser avec cette nouvelle manière de conférer une existence au texte, sinon à la pensée, à me battre contre ce qui aux jours glorieux de la galaxie Gutenberg aurait été le fait d'un peintre, d'un dessinateur ou même, pourquoi pas, d'un graphiste (chacun son métier, non?), voici que malgré l'imperméabilité de mon âge aux langages de même qu'aux outils de l'informatique, je suis en mesure de proposer au fil des jours à ce curieux lecteur qui tombera par hasard sur cette page un peu plus d'information, disons, éditoriale... sur un monde méconnu.]
Le sottisier de l'édition se propose de vous raconter quelques aventures inédites à la gloire de l'original milieu de l'édition... française, il va sans dire, et littéraire, cela s'entend. Ces histoires sont véridiques, je vous l'assure, mais je n'en suis pas le protagoniste, non, car je suis traducteur, et rien dans mon style d'écriture ne saurait vous procurer une impression différente. De plus, je suis à la retraite, ce qui me donne le temps de mettre en mots les secrètes blessures d'orgueil que l'on m'a confiées. Bien entendu, rien ne m'empêcherait de broder librement autour d'une trame authentique, mais je tiens à vous garantir que pour chaque histoire que je vais raconter, une quantité de lettres et de documents originaux se sont accumulés dans un dossier que j'ai soigneusement monté au cours de nombreuses années.
Comme l'affirmait Julien Gracq, « il ne faut pas se scandaliser trop vite, et trop facilement, du refus du premier manuscrit d’un écrivain qui se fera davantage connaître par la suite. Le livre imprimé d’un auteur connu, et classé, qui arrive sur sa table, déclenche chez le lecteur, si impartial qu’il se veuille, une certaine disposition d’accueil dont ne peut jouir aucunement le texte d’un inconnu, non recommandé, parfois manuscrit ». Cependant, et puisqu'« écrire est toujours une aventure, assez longue et souvent éprouvante », il n'est guère surprenant que les mots par lesquels un éditeur signifie son refus à un aspirant écrivain puissent le vexer. Mais ce n'est pas tout à fait le cas de nos jours chez le premier éditeur qui a refusé de publier Gracq. En effet, lorsqu'elle refuse un manuscrit, la NRF écrit que « Nos lecteurs en ont pris connaissance avec attention. L'avis qui a été rendu n'a pas été favorable [quelle charmante allitération dans les T!]. Aussi ne nous est-il pas possible de retenir cet ouvrage pour nos prochains programmes ».
Pour ce qui est de la Librairie José Corti, qui l'a finalement édité, ce qui frappe d'abord, quand on n'ignore pas qu'à ses débuts elle a publié Breton, Éluard et Aragon, pour ne nommer que ceux-là parmi les surréalistes, c'est le changement de cap lorsqu'elle parle d'un manuscrit : « Nous regrettons de ne pas en envisager la publication mais nous travaillons très peu, comme vous le savez sans doute si vous connaissez notre ligne, dans le domaine contemporain français. » Toutefois, chez José Corti, on ne fait pas l'économie d'aménités : « Nous vous prions d'accepter nos regrets et nos excuses. Avec nos sentiments distingués ».
Puisque nous y sommes, jetons un coup d'oeil sur les formules d'usage, ces fameuses lettres types, brèves mais pas toujours assassines, qui simplifient la vie des éditeurs. Chez Grasset, bien que l'on prétende choisir les œuvres « avec le sentiment de la nécessité » plutôt qu'en exploitant un créneau, l'on dit de l'infortuné manuscrit que, « malheureusement, il n'entre pas dans le cadre de nos collections ». Et donc, « nous ne pensons pas que nous pourrions lui assurer une diffusion satisfaisante », diffusion qui malgré tout fait à l'occasion mourir d'envie quelque jeune littérateur au tempérament suicidaire.
Chez Flammarion, on devient émotif. « Hélas », s'exclame-t-on, « l'unanimité ne s'est pas faite autour de votre texte au sein de notre Comité de Lecture ». Remarquez l'envergure capitale de ce comité... mais surtout, veillez à vous souvenir de cette notion d'unanimité lorsque dans un cocktail vous débattrez farouchement sinon brillamment des plus récents textes à joindre à la liste des chefs-d'œuvre littéraires français.
Les Éditions du Seuil ne réussissent pas trop mal non plus dans le style empathique. On n'hésite pas à y prétendre que « malgré tout l'intérêt que nous portons à votre travail, il nous faut malheureusement vous décevoir. En effet, [la lecture de l'infortuné manuscrit] nous a malheureusement [bis] persuadés que cet ouvrage ne saurait trouver sa place dans nos collections ».
Au reste, les questions de qualité d'une œuvre, de sa quasi perfection ou, à la limite, de son avant-gardisme, ne se trouvent plus depuis longtemps à l'ordre du jour. Lu « avec beaucoup d'intérêt » ou « avec toute l'attention qui convient », un manuscrit n'emporte l'assentiment que s'il correspond, chez Stock, « à ce que nous recherchons dans le cadre de notre ligne éditoriale », chez P.O.L, « à ce que nous recherchons pour nos collections », chez Arléa, « à ce que nous souhaitons publier dans l'immédiat », chez Odile Jajob, « à notre politique éditoriale actuelle », chez Plon, « à notre attente », chez Robert Laffont, s'il « peut s'intégrer à notre programme éditorial », chez Minuit, s'il peut « entrer dans le cadre de nos publications actuelles », et chez l'Olivier, s'il s'inscrit « d'emblée dans l'esprit, la recherche et le ton communs aux textes de littérature française que publie l'Olivier ».
Imaginons un tenace écrivaillon, que l'on nommera Jean-Michel De Clercq, un « fou qui sait, qui a raison contre tous les autres, présents ou futurs », et qui se distingue de Gracq en ce que, lui, il a « beaucoup de goût pour tirer les sonnettes ». Imaginons que Jean-Michel persévère et mets de nouveau à la poste ce qui à l'époque s'apparente davantage à un tapuscrit, plusieurs fois réécrit, corrigé puis retapé en s'inspirant ici et là des généreux commentaires d'amis susceptibles de comprendre son travail. Or l'éditeur type, qui de prime abord ne se distingue pas par sa créativité, n'éprouve aucun besoin de modifier en quoi que ce soit la lettre de refus. À dire vrai, pourquoi réinventer une formule efficace, éprouvée? Sur une période de 13 ans, Jean-Michel reçoit cinq lettres de P.O.L où seule a changé la somme exigée, « pour frais de gestion et d'affranchissement », dans le but de réexpédier l'encombrante liasse, somme qui augmente bien sûr, et qui du franc a été convertie en euros. Chez Gallimard, la mise à jour est aussi d'ordre monétaire. En 12 ans, et six refus [peut-être davantage, mais Jean-Michel ne peut le certifier, en ayant sans doute déchiré quelques-uns sous le coup d'une inadmissible colère], uniquement le pied de page a été altéré. On y observe que le capital de ladite société anonyme est effectivement passé de 11 914 500 francs à 1 690 638 euros. Hormis la disparition de l'adresse télex, tout le reste est identique, de la formule d'introduction, « Vous avez bien voulu nous soumettre votre manuscrit », à celle de salutation, « Nous vous prions de croire, Monsieur, à l'assurance de nos sentiments les meilleurs ».
Cela dit, il se glisse parfois des erreurs. Avant la grande vogue des autofictions, notre Jean-Michel décachète une enveloppe que lui adresse Odile Jabob. La lettre type y comporte un ajout majeur, une explication, bien qu'elle soit un tantinet nébuleuse : « nous ne pouvons publions [sic] pas de témoignages ». Son roman n'a rien du témoignage, mais Jean-Michel n'est pas moins malheureux de recevoir des excuses une semaine plus tard. La lettre, il est vrai, contenait une « une phrase incompréhensible » qui ne discrédite nullement le verdict du comité de lecture puisque, sachez-le, « c'est avec beaucoup d'attention et de sérieux que nous étudions chaque proposition de manuscrit ».
Des plus humbles maisons d'édition, comme l'était Corti lors des premiers pas de Julien Gracq en tant qu'auteur, on pourrait s'attendre à des réponses sensiblement moins impersonnelles, moins aseptisées. Dans la réalité, la prétendue modestie d'une maison ne sert bien souvent qu'à dissimuler sa petitesse... Ainsi, le Mercure de France invoque une « éthique » et une « exigence » les conduisant à « publier peu d'ouvrages ». Dans cette catégorie, P.O.L s'illustre une fois de plus, prétextant que « malheureusement, notre production étant très réduite, nos choix en sont d'autant plus restrictifs ». Une telle parcimonie semble tout de même bien faste comparée à la modicité de ce mystérieux éditeur qui a expédié à Jean-Michel une lettre sans en-tête ni pied de page, dénuée de tout renseignement sur le destinateur, un refus anonyme.
Il y a Belfond, qui n'envoie pas de lettres, mais un chiche carton non daté, non signé. Il y a Actes Sud, qui dès l'accusé réception a l'élégance de vous prévenir qu'advenant un refus, vous ne recevrez pas « une lettre personnelle », vous n'en saurez même absolument rien. Dans leur cas, un silence courrier « de quatre-vingt-dix jours [...] signifierait que nous n'avons pu retenir votre ouvrage pour publication ».
Si, après ces multiples refus, Jean-Michel De Clercq n'est toujours pas démotivé, je lui conseille fortement de lire La littérature nazie en Amérique, de Roberto Bolaño, où il découvrira nombre d'écrivains tarés dont ni l'œuvre ni l'entêtement n'avaient raison d'être.
[Mais j'y pense, par quel procédé clore un chapitre, une entrée dans un blogue. Peut-être en annonçant l'entrée suivante... Bientôt, je vous parlerai d'une voix tonitruante mais féminine, ce qui est rare dans l'univers de la littérature française d'outre-Méditerranée. Tiens, nommons-la Isabelle Messadié et dévoilons qu'elle a réussi à percer le mur de l'édition, tant et si bien que d'indulgents directeurs littéraires lui ont prodigué d'éclairants conseils.]
